On pourrait penser que Denis Giraudet n’est que l’un des plus il- lustres copilotes de Rallye français du WRC. Que nenni. Certes, ce sont ses prestations à ce poste qui ont fait sa réputation auprès du pu- blic et des passionnés mais celui qui fit le plus gros de sa carrière aux côtés de Didier Auriol a touché à tout, au cours d’une aventure spor- tive automobile débutée bien avant 1987, époque où il commence à être rétribué pour ses fonctions dans la compétition automobile.

Rien ne me prédestinait à ces longues décennies passées pour la plupart du temps à lire les notes dans des baquets prestigieux. J’ai fait une école de Commerce internationale ce qui m’a permis d’ap- prendre l’anglais, l’allemand et l’espagnol. Pour la suite ce fut sûrement un gros avantage… » précise Denis, qui réside à Lorette, dans la Loire.«Je n’étais pas du tout un passionné de rallye au départ. Mon domaine c’était la F1 et les Sports Proto. Je rêvais d’être pistard et je sillonnais les circuits d’Europe avec ma voiture et ma tente dès que j’en avais la possibilité. C’est grâce à un copain de lycée, Jean Paul François et l’équipe du Team Chéyenne que j’ai découvert le milieu du rallye et pour le baptême je me suis retrouvé dans le baquet de droite de sa Simca Rallye 2, au départ du Critérium des Cévennes. J’ai adoré l’ambiance, cette osmose entre les pilotes, les assistances, les spectateurs… Plus tard, avec Gardère ou Pradelle, qui étaient plus connus, j’ai bascu- lé définitivement vers le rallye!»

DANS LE FOURGON D’ASSISTANCE DE PAPA BUG

«J’étais ouvert à tout ce qui y touche et je savais désormais que je voulais faire un truc dans le sport automobile, sans idées pré- conçues. Mécano avec Papa Bugalski dans un fourgon d’assistance, copilote pour les reco, mise en place des plans d’assistance…, tout m’intéressait et je n’avais pas de plan de carrière, je ne me suis jamais fait de film non plus. Si ça doit arriver… Cette réputation de multi cartes m’a permis de passer les moments creux et les gens ont toujours su reconnaître le travail effectué.
En 87, pour la première fois, j’ai été payé pour faire du sport auto. Je remplaçais Jean Marc Andrié pour les reconnaissances avec Philippe Bugalski puis je me suis retrouvé coordinateur chez Renault Sport et j’ai vécu la fabuleuse aventure du titre de Champion du Monde Groupe N d’Alain Oreille avec la R5 GT, notamment la victoire scratch au Rallye de Cote d’Ivoire 1989, unique vic- toire d’une « soufflette » en championnat du Monde. J’étais en assistance rapide avec Gérard Marcon, un très beau souvenir ! »

AURIOL ET LA MURAILLE DE CHINE

L’année suivante, Denis débute définitivement dans le baquet de droite de Bugalski au Monte Carlo puis au Portugal. Suivra une carrière impressionnante. « Je n’ai jamais été champion du Monde mais je suis le seul a être monté sur un podium WRC avec 7 pilotes différents. La première très grosse impression ce fut en Finlande avec Kankkunen. J’ai décou- vert un univers que je ne connaissais pas, le haut niveau sur terre. Sur ce terrain, il roulait une seconde au kil plus vite que Bug. C’était violent avec une prise de risque que je n’envisageais pas auparavant. Des sensations uniques… »

Et là, c’est la piqûre de rappel pour une vie de copilote exceptionnelle aux côtés de 80 pilotes différents mais surtout aux côtés de Didier Auriol avec qui il totalise le plus grand nombre de départs et des victoires mémorables (3e du WRC en 1999). « Le meilleur souvenir c’est quand on a gagné en Chine. Didier était dans un état second et la remise des prix se déroulait au pied de la grande muraille : impressionnant. Chez les pilotes on peut distinguer les bons et les exceptionnels. Didier est de ceux-là, comme Kankkunen ou Solberg. Ils ont une connexion particulière qui leur permet de gérer les problèmes quasiment avant qu’ils ne se présentent. Tout peut arriver mais il gèrent. Avec d’autres il faut être prêt à anticiper, c’est plus difficile… »

TOUT PEUT ARRIVER MAIS ILS GÈRENT

Denis conserve des relations particulières avec certains. Il ne se passe pas une semaine sans qu’il ne téléphone à Didier Auriol et il reste très proche de Jean François Mourgues et Romain Dumas, des complices particuliers. « Ils sont reposants. Il n’y a pas la volonté d’être champion de. Ils ont fait déjà leurs preuves. Avec Romain, ce qui est passionnant c’est qu’il aime monter des opérations un peu dingue, faire des paris. Et le tout dans la bonne humeur et la décontraction ! »

Quand on lui pose la question de savoir ce qu’il pourrait conseiller à un jeune copi- lote qui voudrait « faire carrière » Denis Giraudet à un avis bien tranché. « Ce n’est plus le métier que j’ai connu. Le principal travail est de trouver les vidéos des spéciales, en amont. C’est devenu une activité d’archiviste, très chronophage. Un futur copilote doit être ouverts à toute opportunité, varier les expériences, ce qui permet d’augmenter ses facultés d’adaptation. A notre époque nous étions vite payés. Dorénavant, sauf fortune personnelle, il faut avoir un travail à côté. C’est usant et nécessite une volonté exceptionnelle… »

EVGENY NOVIKOV, LE FUNAMBULE

S’il s’agit de savoir qui l’a le plus impressionné, outre les précédents cités, il pense d’abord à Evgeny Novikov qui l’a envoyé dans le décor en Finlande avec des fractures aux vertèbres. « C’était sur une bosse qui devait être abordée en 4e, nous étions en 6ème ! J’avais mal au dos mais à 20 ans il lui fallait faire ses preuves. J’ai joué le jeu et nous avons continué jusqu’au bout. Il a assuré les bosses !

Evegny n’avait pas une réputation fan- tastique mais pour son âge -20 ans- il allait vite. Avec Kankkunen ou Auriol c’était exceptionnel, lui était précoce et très cou- rageux, ça demandait à être cultivé. » Avec plus de 500 départs de rallyes, Denis n’a pas été champion du Monde mais il est le seul a être monté sur un podium WRC avec 7 pilotes différents et a avoir « fait le boulot comme un artisan ». En 2019, Solberg junior l’a sorti de sa retraite WRC. Ce fut un beau retour et la victoire aux States (Dirtfish Olympus Rallye, Subaru) aux cô- tés d’un gamin prometteur qui n’avait que 17 ans. Mais désormais Denis s’oriente vers d’autres horizons.

En ce moment il travaille sur un projet de Rallye Porsche avec Romain Dumas. Avec Fred Gallagher, un autre copilote (de Toivonen, Vatanen, Waldegard…), il met sur pied un rallye de prestige de régularité qui permettra de relier Deauville à Cannes sur 12 jours de course. Le plateau sera ouvert à des autos exceptionnelles, des années 20 à nos jours et des participants étran- gers exigeants, notamment américains et Anglo-Saxons. « C’est très prenant et com- pliqué. Ces jours-ci je travaille le parcours entre Carcassonne et Alès, un vrai casse-tête. »

Mais avec 12 participations cette année, Denis n’a pas abandonné de baquet de droite. Le jour de notre rencontre il venait de chercher 200 litres d’essence spéciale à Saint-Etienne pour rejoindre Romain Dumas, en préparation de sa première course au volant d’une Skoda Rally2 engagée au Rally circuit Sainte Baume.

Alain Lauret